40: Roncevaux à Zubiri

Dans les belles forêts de hêtres et de pins de Navarre

 

DIDIER HEUMANN, MILENA DELLA PIAZZA, ANDREAS PAPASAVVAS

 

Si vous ne voulez que consulter les logements de l’étape, allez directement au bas de la page.

Le bureau des enregistrements de Santiago fournit chaque année des statistiques de fréquentation et de répartition des pèlerins sur le chemin. Voici les données de 2018 enregistrées en fonction des mois de l’année:

Mois Nombre de pèlerins Mois Nombre de pèlerins
janvier 1’628 juillet 50.668
février 2’181 août 60.415
mars 11.056 septembre 47’006
avril 22.068 octobre 35’602
mai 40’665 novembre 7’651
juin 45’665 décembre 2’553
Nombre total : 327.378

Évidemment ce sont des statistiques, basées sur des questionnaires remplis par les pèlerins, auxquels on demande le chemin utilisé, le lieu de départ, la nationalité. Ces chiffres sont ceux des pèlerins qui passent au bureau, avec leur “crédencial“ pour toucher leur diplôme. Les chiffres ne tiennent pas compte des pèlerins qui ne passent pas au bureau. Et, ils sont nombreux par exemple à ne pas avoir de “credencial“. Mais, la plupart des pèlerins qui va en Espagne, joue le jeu, en principe.

Comme le disent ces chiffres, le pic de participation est en été. Pauvres pèlerins qui doivent subir la canicule de la Meseta! A l’époque où nous décrivons le chemin, nous sommes à la fin avril-début mai, avec une participation que l’on estimera à 35’000 pèlerins par mois, donc environ 1’200 pèlerins par jour qui arrivent à Santiago. Maintenant, bien évidemment, tous les pèlerins ne partent pas de St Jean Pied-de-Port ou de Roncevaux. Mais, on connaît aussi les statistiques de départ par localité. En 2018, 10.1% des pèlerins sont partis de St-Jean-Pied-de-Port et 1.69% de Roncevaux. Au total, on retrouve donc 11.79% des pèlerins qui auraient pu partir de Roncevaux, soit 1’200 x 11.8% , ou 140 personnes par jour. Mais, on peut vous assurer qu’il y a plus de 140 personnes au départ de Roncevaux, sans doute plus de 300 personnes, voire 400 personnes.

Maintenant prêtons-nous à un petit jeu de nationalités, en tenant compte du registre de Santiago. En 2018, les Américains représentaient 5.68% des pèlerins, les coréens 1,8%. En jouant un peu avec ces chiffres, et en supposant que 2019 pourrait ressembler un peu à 2018, on devrait rencontrer aujourd’hui 11 américains et 3 coréens par jour sur le chemin. Or, ce n’est pas le cas, ils sont nettement plus nombreux, représentant plus du quart des pèlerins sur les étapes de la première semaine. Quand on fréquente les gîtes et qu’on voit défiler chaque jour les mêmes têtes, on a une autre idée de la statistique. Car évidemment les statistiques ne donnent que les chiffres à l’arrivée à Santiago, et non les départs par nationalité à chaque entrée du chemin.

Alors, voici un autre registre, pour compliquer un peu les choses. C’est celui du bureau d’enregistrement de St Jean-Pied-de-Port.

Mois Nombre de pèlerins Mois Nombre de pèlerins
janvier 292 juillet 6.173
février 320 août 8.320
mars 2.077 septembre 10.189
avril 7.499 octobre 4.135
mai 10.837 novembre 602
juin 7.148 décembre 289
Nombre total : 58.884

 

Et on comprend tout de suite comment il est difficile de comparer des données provenant de statistiques partielles. Si 58’000 pèlerins (statistique française) partent de St Jean-Pied-de-Port,  et que 327’378 arrivent à Santiago (statistique espagnole), cela signifierait que 18% des pèlerins sont partis de St Jean-Pied-de-Port.  Or, les espagnols prétendent que seulement 10% des pèlerins sont partis de St Jan-Pied-de-Port, soit deux fois moins. Qui a raison? Le problème est dans l’analyse des questionnaires, peut-être.

Maintenant, essayons de comprendre pourquoi dans les premières étapes du chemin en Espagne,  il y a autant de coréens et d’américains, ce que ne montrent pas les analyses espagnoles, qui concluent qu’il y a 3 coréens et 10 américains  par jour.  Alors, comme St Jean-Pied de-Port est tout de même assez éloigné de Santiago, il vaut mieux se fier aux données françaises en la matière, pour le début du chemin. Selon leurs données,  le pic est au mois de mai, avec 10.837 pèlerins, ce qui fait que 10’837/30, à savoir 360 pèlerins se dirigent par jour vers Roncevaux.  Cela montre aussi la difficulté de se loger à Roncevaux, car le gîte majeur n’accepte que 189 personnes. Mais en période de haute fréquentation, le gîte peut monter à 300 personnes par jour.  Mais, il y a d’autres possibilités de logement ici, ou alors il faut aller plus loin sur le chemin. Les français donnent aussi la provenance des pèlerins, avec 10.8% d’américains et 7.5% de coréens.  On devrait alors rencontrer 40 américains et 27 coréens sur le chemin, ce qui colle assez bien avec ce que l’on observe sur le chemin, et non pas 11 américains et 3 coréens, présentés par les statistiques espagnoles.

Il faut bien comprendre que pour un américain, un australien ou un coréen, venir ici est toute une expédition et qu’on ne va pas faire seulement une ou deux étapes. Alors on s’inscrit dans le très long terme. C’est pourquoi on retrouve en masse les représentants de ces pays lointains au départ de St-Jean-Pied-de-Port et à Roncevaux. Pour les espagnols, qui représentent le 50% des pèlerins sur le chemin, on peut profiter de vacances pour marcher sur quelques étapes, d’une année à l’autre. On sait qu’aujourd’hui plus rares sont les pèlerins européens qui partent d’une traite de leur pays pour aller à Santiago ou Finisterra.

L’étape du jour est une magnifique étape dans les forêts de Navarre, au milieu des hêtres d’abord, puis dans les pins. Les forêts autour de Roncevaux sont connues pour être les plus grandes hêtraies d’Europe.  Les villages sont charmants avec des maisons de pierre, fortement décorées et blasonnées, faites pour résister au dur climat qui caractérise ces régions. Cette terre était la terre d’élection d’Hemingway.


Les dénivelés aujourd’hui sont assez raisonnables (+322 m/-749 m). C’est de la descente avant tout. En montée, il n’y a que trois vraies bosses, une courte avant Autrizberri, une plus longue après le même village, puis une sérieuse après Lintzioian. Mais ce n’est guère plus que 300 mètres de dénivelé positif en tout. Les descentes se font surtout sur des dalles ou alors dans la pénible descente sur Zubiri sur les pierres cassantes.

Dans cette étape, le parcours se fait presque exclusivement sur les chemins. Certains chemins sont dallés. En Espagne, en dehors des villages et des villes, les routes goudronnées, pour la grande majorité, comportent des bandes herbeuses ou de terre sur les bas-côtés. Ainsi, le Camino francés est avant tout un vrai chemin, si on le compare aux autres chemins de Compostelle en Europe, où les parcours ne sont qu’à moitié sur les chemins:

Goudron: 2.7 km

Chemins:18.8 km

Parfois, pour des raisons de logistique ou de possibilités de logement, ces étapes mélangent des parcours opérés des jours différents, ayant passé plusieurs fois sur la Via Podiensis. Dès lors, les ciels, la pluie, ou les saisons peuvent varier. Mais, généralement ce n’est pas le cas, et en fait cela ne change rien à la description du parcours.

Il est très difficile de spécifier avec certitude les pentes des itinéraires, quel que soit le système que vous utilisez. Les montres GPS, qui mesurent la pression barométrique ou l’altimétrie, ne sont guère plus convaincantes que les estimations basées sur des profils cartographiés. Il existe peu de sites sur Internet pouvant être utilisés pour estimer les pentes (trois au maximum). Étant donné que ces programmes sont basés sur une approximation et une moyenne autour du point souhaité, il peut y avoir de grandes variations d’un logiciel à l’autre, en raison de la variation entre deux points (par exemple une dépression suivie d’une bosse très proche). Un exemple? Sur le GR36, le long de la côte bretonne, l’altitude est rarement supérieure à 50 mètres au-dessus du niveau de la mer, mais l’itinéraire continue de monter et descendre toute la journée. Pour un parcours d’une vingtaine de kilomètres, un logiciel donnera 800 mètres d’altitude, un autre 300 mètres. Qui dit la vérité? Pour avoir fait le parcours plusieurs fois, les jambes disent que la différence d’altitude est plus proche de 800 mètres! Alors, comment procédons-nous? Nous pouvons compter sur le logiciel, mais nous devons être prudents, faire des moyennes, ignorer les pentes données, mais ne considérer que les altitudes. De là, ce n’est que des mathématiques élémentaires pour en déduire les pentes, en tenant compte de l’altitude et de la distance parcourue entre deux points dont l’altitude est connue. C’est cette façon de faire qui a été utilisée sur ce site. De plus, rétrospectivement, lorsque vous estimez l’itinéraire estimé sur la cartographie, vous remarquez que cette façon de faire est assez proche de la vérité du terrain. Lorsque vous marchez souvent, vous avez assez rapidement le degré d’inclinaison dans les yeux.

Voici un exemple de ce que vous trouverez. Il suffit de prendre en compte la couleur pour comprendre ce qu’elle signifie. Les couleurs claires (bleu et vert) indiquent des pentes modestes de moins de 10%. Les couleurs vives (rouge et brun foncé) présentent des pentes abruptes, le brun dépassant 15%. Les pentes les plus sévères, supérieures à 20-25%, très rarement plus, sont marquées de noir.

Nous avons divisé l’itinéraire en plusieurs sections, pour faciliter la visibilité. Pour chaque tronçon, les cartes donnent l’itinéraire, les pentes trouvées sur l’itinéraire et l’état du GR65. Les itinéraires ont été conçus sur la plateforme “Wikilocs”. Aujourd’hui, il n’est plus nécessaire d’avoir des cartes détaillées dans votre poche ou votre sac. Si vous avez un téléphone mobile ou une tablette, vous pouvez facilement suivre l’itinéraire en direct. Pour ce chemin, voici le lien:

https://fr.wikiloc.com/itineraires-randonnee/de-ronceveaux-a-zubiri-par-le-camino-frances-37582828

 

Section 1: En passant dans les hêtres au beau village de Burguete.

 

Aperçu général des difficultés du parcours: parcours sans aucune difficulté.

Aujourd’hui, la pluie a cessé sur les Pyrénées. Mais, le ciel est toujours dangereusement chargé en nuages, dans une température qui frise les 10 degrés. A Roncevaux, on ne voit pas grand monde au départ. Les coréens sont déjà en route. Ils partent tôt. Ici, on annonce le programme. Santiago, c’est la porte à côté, à 790 kilomètres.
Un chemin descend en pente douce sous les hêtres, le long de la nationale N-135. Chemin faisant, on trouve la “Croix des Pèlerins”, un calvaire gothique du XIVème siècle.
Parfois, la mousse colonise les murs de pierre. Ici, on ne voit que de grands hêtres majestueux. Le chemin traverse à Roncevaux, une des plus grandes hêtraies d’Europe, et ces arbres, on va les retrouver encore longtemps dans les premières étapes en Espagne.
Puis, le Camino sort de la forêt, dans la périphérie de Burguete.
Le Camino rejoint alors la nationale, près d’un supermarché, où les pèlerins vont faire leurs emplettes. Il n’y a pas d’épicerie à Roncevaux.
Puis, en longeant un petit parc, la route arrive rapidement près des premières maisons du village.
Burguete, surnommée “la petite Suisse” est un village remarquable avec ses maisons de pierre blasonnées, le long d’une rue unique. C’est un village où la pierre est riche et solide, en fort contraste avec ce que l’on verra dans les pauvres villages de la Meseta, plus tard sur le chemin. C’est un village classé de “Bien d’Intérêt Culturel”. Hemingway, qui adorait la corrida, aimait à séjourner ici pour s’adonner à la pêche dans ce coin qu’il qualifiait de “territoire le plus détestablement sauvage des Pyrénées”.
L’église San Nicolás est d’origine médiévale, mais détruite à de nombreuses reprises par les incendies, son aspect actuel date de la fin du siècle passé. Ici, on organisait autrefois une procession expiatoire, en souvenir de la mort de Roland, dans le vallon proche de Roncevaux, car les navarrais avaient tué le héros. Les gens recouverts d’une cagoule, portaient de lourdes croix sur le dos pour apaiser l’âme plaintive du héros dont on entendait quelquefois sonner le cor dans la montagne. Le cor a sans doute cessé de résonner, car depuis d’un siècle, la coutume a disparu.
En quittant le village, le Camino passe sur le ruisseau de Xorinaga et s’en va dans la campagne.
Ici, cela fleure bon la vraie campagne. Les races de vaches, c’est très complexe en Espagne. Des races locales, il en existe de nombreuses dans le nord du pays, surtout en Cantabrie, dans les Asturies ou en Galice, le plus souvent des races à viande. Mais, que veut dire local pour une race? Au XVIème siècle, l’empire de Habsbourg incluait l’Allemagne, l’Autriche et l‘Espagne, et des croisements se sont aussi opérés pour le bétail. Puis, il y eut l’influence grandissante des races du Sud-ouest français, dont les blanches d’Aquitaine et les limousines. Ainsi, la plupart des vaches ici fait partie de ce que les éleveurs appellent le “rameau blond et rouge”. Par exemple, bien malin sera le pèlerin qui osera dire qu’ici les vaches ressemblent plus à des blondes d’Aquitaine qu’à des blondes de Carinthe, en Autriche. Et puis, il fallait aussi du lait, pas que de la viande. Alors, on a croisé allègrement ces vaches locales à des Holstein ou des Simmental.

Le taureau ici, peut-être un sauvage spécimen de la race Betizu, ne regarde pas d’un œil complaisant passer les randonneurs devant son domaine. En tout cas, un panneau révélateur n’incite pas les pèlerins à aller le voir de trop près.

Puis, le chemin progresse, d’abord sur le goudron, puis sur la terre battue, en pleine campagne le long des allées de hêtres.
La terre imperméable a gardé ici le souvenir des pluies passées.

Section 2: Quelques ondulations dans les bois.

 

Aperçu général des difficultés du parcours: quelques pentes un peu plus sévères.

Le chemin arrive alors dans une zone plus humide, sillonnée de petits ruisseaux qui se tortillent dans tous les sens. On ne laisse pas les pèlerins patauger dans l’eau des ruisseaux en Espagne. Partout, de petits ouvrages sont dressés pour garder les pieds du marcheur au sec.
Le chemin progresse ainsi, entre prairie et sous-bois, sous les hêtres rabougris et les haies de fougères calcinées de la saison passée. Ici, cette région se nomme le ravin de Mugako.
Survient alors le premier effort de la journée sous la forme d’un chemin caillouteux qui monte assez longtemps au sommet d’une colline. Dans ces conditions, c’est aussi ce qu’on observe quand les gros camions se mettent à escalader une montée sévère, la file des pèlerins se forme, car ils ne voyagent pas tous à la même vitesse sur une pente entre 10% et 15%.
Au sommet d’une forêt où les hêtres, généreux, laissent parfois pousser quelques chênes (c’est souvent l’inverse), le goudron remplace la terre caillouteuse.
La route redescend alors de l’autre côté de la colline, près d’un petit filet d’eau.
Au fond de la descente la route se rapproche du village d’Espinal. Ici, c’est la plaine. Mais, quand on a consulté son plan de marche sur les guides, on sait bien que cela na va pas durer éternellement.
Espinal est un joli village comme l’est Burguete. Ces deux villages remontent au Moyen-âge avec la naissance du Camino, quand il fallait assister les pèlerins. Vers la fin du XXVIIIème siècle, les français sont passés par ici et ont incendié tous les villages. Celui-ci, comme le précédent, ont été rebâtis au XIXème siècle, sur un plan conforme, des maisons de pierre le long d’une grande rue principale. Il faut dire que la rue est tout de même étroite pour faire passer une route nationale.
Dans le village, même la boulangerie se trouve dans une maison d’époque, sans devanture.
En Espagne, les directions sont très bien indiquées, même dans les agglomérations où parfois il est possible de s’égarer. A la sortie du village, la route repart dans la nature. Comme pressenti, le chemin va remonter. Il n’est qu’à considérer la file des pèlerins, ployés sous leur lourd sac, qui se met en place.
La route goudronnée monte en pente régulière, à près de 10%. Dans les prés alentour paissent de petits chevaux munis de clochettes, assez semblables à ceux rencontrés dans les alpages de Roncevaux en été ou en automne. Ces chevaux sont des Burgete de Navarre qui vivent aussi en semi-liberté. Et quand il y a du bétail dans les Pyrénées, il y a aussi souvent des vautours. Ces derniers volent en bande organisée au-dessus du troupeau. Y aurait-il un cheval malade par ici ?
La route se rapproche progressivement de la forêt où on voit poindre des épicéas.
Le goudron laisse alors la place à un chemin étroit, caillouteux qui grimpe de manière plus soutenue jusqu’au sommet de la colline, le long de épicéas, puis à nouveau dans les hêtres. Ici, le chemin se balade à 950 mètres d’altitude.

Section 3: Sur l’axe de la N-135.

 

Aperçu général des difficultés du parcours: parcours casse-pattes en descente.

Au sommet de la colline, le chemin tourne à angle droit et redescend doucement sur le flanc de la colline le long des haies.
Le chemin arrive rapidement au lieudit Mezkiritz, où il traverse la N-135, la route du col qui sort d’Espinal. Il y a une place de pique-nique ici.

Ici, on est à 13 kilomètres du but, à peu près à 3 kilomètres du prochain village.

Le chemin traverse alors une forêt incroyable de hêtres, que la nature a plantés là, comme des notes sur une partition, longs comme des mâts de navires sans voile, craquant parfois d’un côté de l’autre sous l’effet des rafales de vent sifflant sur les cimes. Puis, le vent s’essouffle et alors, la forêt se tait presque. On est enfin prêt à écouter le silence, mais voilà la charge de cavalerie derrière vous. Deux américains qui avancent au pas de charge, beuglant leur langue comme s’il fallait les entendre de l’autre côté de l’océan. Ces gens-là, du moins de nombreux américains, se comportent en conquistadors. Ils sont dans un autre rapport au temps et à l’espace. Dommage!

On laisse passer l’armée américaine, en les gratifiant d’un “Buen Camino” sonore, pour ne pas les offenser. Puis, on entend de légers crissements de roues de vélo, derrière nous, discrets comme pas permis, freinant même à notre passage. Ce sont des cyclistes qui font le chemin. Ces sportifs-là sont aujourd’hui près de 2% des pèlerins, selon les statistiques espagnoles.
Plus bas, les hêtres prennent de plus en plus d’espace et la forêt se dissipe au milieu des genêts qui apparaissent sur les talus.
Puis, la pente se fait sévère, à plus de 15%. Alors, l’Europe, qui a décrété le Camino francés comme un chemin d’importance, a investi des millions pour améliorer le chemin. Ici, des dalles ont remplacé les cailloux et la boue. Bientôt le chemin sera peut-être une autoroute, si on continue ainsi. Mais, la dame coréenne qui marche ici descendra avec un peu plus de facilité. Néanmoins, au rythme où elle avance, elle a dû partir à l’aube ce matin. Les équipementiers coréens ne doivent pas savoir ce qu’est le chemin de Compostelle. Pour eux, la coquille Shell est la même que la coquille de Compostelle.
Le chemin se rapproche alors un peu de la route du col, puis s’enfonce à nouveau dans la chlorophylle et la mousse du sous-bois, quittant un instant les dalles salvatrices.
Le chemin retrouve alors la pente et les dalles dans un sous-bois humide, où le lierre colonise les hêtres, où les haies se couvrent de ronces et de houx.
Au bas de la descente, le chemin trouve la rivière d’Erroko Ibaia. Sur le chemin, les coréens sont très discrets, tout l’opposé des américains. Certains sont souvent très jeunes. On a dû leur dire que le passeport était de prononcer toujours le même refrain. Alors, ils donnent du “Buen camino”, chaque fois qu’on les croise. Car, leur anglais est assez élémentaire, un peu comme celui des français que l’on rencontre sur le chemin.
On restera toujours épaté des manières utilisées par les espagnols pour simplifier les difficultés du chemin.
De la rivière, le chemin remonte en pente plus douce sur les dalles vers la route du col. Ici, de deux choses l’une. Soit le sol est souvent détrempé pour justifier leur usage, soit on avait suffisamment d’argent pour daller le chemin jusqu’au village.
A l’entrée du village de Bizkaretta/Gerendiain, le bar est pris d’assaut par les pèlerins. L’artisanat local est moins pris en considération. Est-ce qu’on reviendra un jour ici pour acheter un pèlerin de ferraille que l’on mettra dans son jardin à côté des nains de jardin?
Ici, le Camino passe de l’autre côté de la route du col et traverse le village.
Encore, un de ces beaux villages de Navarre, avec des maisons solides, avec leurs moulures colorées, dont on peut lire sur les frontons que certaines remontent à la fin du XIXème siècle. On sait que le village était une étape pour les pèlerins au Moyen-âge, mentionné qu’il est dans le Guide du Pèlerin. Les maisons sont encore plus cossues que dans le Pays basque français, alors que jadis c’était le même pays.
A la sortie du village, le Camino retrouve les petites dalles, traverse un filet d’eau à gué et s’en va dans les prés.

Section 4: En route pour la grande forêt de l’Alto Erro.

 

Aperçu général des difficultés du parcours: la plus grosse difficulté de la journée, avec une montée entre 10% et 20%, mais ce n’est pas long. La suite n’est que du plaisir.

Puis, le Camino passe devant le cimetière et s’engage dans un sous-bois le long de la N-135.
Un sentier étroit descend en pente douce dans le sous-bois de feuillus. Ici, en plus des hêtres, poussent aussi des chênes, des érables et même des aulnes.
Peu après, le Camino traverse la nationale pour se retrouver de l’autre côté sur un chemin caillouteux qui longe le sous-bois dans les broussailles.
Sur le chemin, des moutons Manech à tête noire broutent une herbe qui n’a pas dû pousser en abondance, quand le chemin arrive à Lintzoian.
Le petit village n’est pas le village le plus élégant de ceux rencontrés ici dans la région, même si on peut jouer à la pelote basque.
On note toutefois de belles maisons, apparemment récemment refaites. Devant soi, se profile un petit passage qui va vous réveiller, si vous aviez tendance à somnoler.

Et pour cause. C’est un chemin sur des plaques de béton, qui monte entre 10% et 20% sur près d’un kilomètre. Dans ce paysage lunaire poussent quelques buis et quelques genêts, dans les rocailles de schistes acérés. C’est presque toujours dans ce genre d’endroit que s’activent les sportifs, qui rapidement disparaissent du regard. Ces derniers, quand ils marchent au plat, font la pause.
Au sommet de la montée, le chemin arrive dans les pins. C’est souvent au sommet des montées que les pèlerins, en reprenant leur souffle, ergotent sur le chemin. Un italien harangue tous les pèlerins qui passent, dans toutes les langues, pestant contre l’Europe, qui a bétonné “son chemin”. Autrefois, on marchait ici sur les cailloux, il est vrai.

Sur le plateau, nous sommes à 7 kilomètres de Zubiri, à un peu plus de 4 kilomètres de Alto Erro, un point stratégique de cette étape, quand le chemin rejoint la route du col.

Le chemin s’en va alors sur le flanc de la colline dans les calcaires et les schistes cassants. Le chemin est bordé de buis sous les pins.
La plénitude et l’harmonie habitent ici. Si vous avez le bonheur, quand vous passerez ici, de ne pas être opportuné par les voix fortes qui montent de certains groupes de pèlerins qui passent tout le chemin à papoter, vous pouvez tout à loisir développer un sentiment de solitude. Il suffit de baisser le rythme des pas ou faire un petit arrêt pour les laisser passer. En fait, ce n’est pas la présence de potentiels pèlerins devant ou derrière vous qui y changera quelque chose. Vos pouvez tout ignorer de leurs rêves, de leurs préoccupations, ne penser qu’à vous. Vous partagerez alors seulement l’habitacle, cette immense et somptueuse forêt, comme l’humanité est sensée partager la planète.
Ici, les hêtres cèdent progressivement la place aux chênes. Si vous marchez solitaire, alors il n’y aura plus que silence dans cette sauvagerie troublante et reposante. Les pins, comme des forteresses montent avec tranquillité vers la lumière, et parfois leurs banches s’enchevêtrent au-dessus des buis.
Et c’est dans cet univers de paix et de ouate, que le chemin arrive au Paso (col) de Rodlan, là où transite un autre chemin de grande randonnée.

Section 5: D’un col à l’autre.

 

Aperçu général des difficultés du parcours: parcours sans problème.

Quand on dit col ici, c’est manière de dire. Ce n’est pas le col de Roncevaux, Il n’y a rien d’intrépide, d’inaccessible ici. Ce ne sont que de petites et douces collines. Le chemin va dodeliner pendant de nombreux kilomètres, avec parfois des clairières.
Parfois, le calcaire affleure sur le chemin, à l’ombre des pins, des grands chênes et des hêtraies, souvent sous forme de buissons.
On chemine longtemps avec respect à travers ce paysage empli de mystère, voire d’esprits. Mousses, lichens, tout ce monde en miniature s’est développé ici au gré des opportunités, s’amusant à disposer ci et là de la verdure.
Puis, les grands hêtres reviennent. Tendant leur bras vers les nuages, ils prient, se recueillent dans le silence. La mousse se délecte de l’humidité ambiante, et dessine des arabesques fantasmagoriques sur les branches et les troncs difformes.
Un peu plus loin, le paysage change et les grands arbres disparaissent au profit des buissons et du buis. Sur le chemin, les groupes de pèlerins s’organisent, fusionnent parfois et se séparent sans cesse.
Au bout de la ligne droite, le chemin retrouve la N-135, au col de Alto Erro. Les commerçants ici ne perdent pas le nord, débarquent avec leur petit négoce, pour le grand plaisir de nombreux pèlerins, qui recommencent, à l’envi, à commenter le voyage. Le Chemin de Compostelle, c’est aussi un grand moment de convivialité passagère.

Ici, nous sommes à un peu plus de 3 kilomètres de la fin de l’étape, à Zubiri.

Sur le chemin rien ne change. Il part en légère descente sur le flanc de la crête, dans la végétation luxuriante.
A travers les buis, le chemin débouche dans une petite clairière, avec une maison en ruines. Devant soi, on voit que le chemin va descendre.

Section 6: Une rude descente sur les cailloux aigus.

 

Aperçu général des difficultés du parcours: descente assez pénible, casse-pattes sur Zubiri.

La descente sur Zubiri n’est pas vraiment ce que l’on pourrait qualifier de partie de plaisir. Dans ce magnifique univers désolé où poussent les buis et les pins, le chemin descend au début, raide, dans les schistes et les calcaires blancs et cassants.
C’est tout de même près de 250 mètres de dénivelé, entre 10% et 20% de pente sur plus de 2 kilomètres. Parfois le chemin, dans sa grande générosité, se fait plus indulgent, épargnant les plantes des pieds des marcheurs.
Quand les pierres cessent de vous agresser, alors la boue peut potentiellement prendre le relais.
Mais, cessons de geindre. La descente est juste magnifique.
Bientôt on aperçoit Zubiri en-dessous, tout en longueur dans la plaine.
Alors, le chemin, pour vous faire plaisir, vous propose à nouveau un peu d’alpinisme sur les rochers cassants, puis dans les canyons créés par les pluies.
Le chemin arrive bientôt à Zubiri (450 habitants).
A l’entrée du village, un très beau et puissant pont médiéval traverse la rivière Arga. C’est le “Puente de la rabia” appelé ainsi, car, disait-on, un animal qui passait trois fois dessous, guérissait de la rage.

Zubiri n’est pas le plus beau village de la vallée. C’est un village sans fin sur la longue rectiligne de la route du col. Mais, le village abonde en “albergue”. Les pèlerins iront tôt au lit ce soir, car il n’y a rien à faire, rien à voir non plus.

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