47: Nájera à Santo Domingo

 

Chez le bon Santo Domingo de la Calzada

 

DIDIER HEUMANN, MILENA DELLA PIAZZA, ANDREAS PAPASAVVAS

 

Si vous ne voulez que consulter les logements de l’étape, allez directement au bas de la page.

Dans l’étape du jour, le Camino francés est en Rioja, au milieu des vignobles. Malheureusement il pleut aujourd’hui, et on ne pourra goûter au charme des vignes. On passera le plus clair de son temps dans la boue et on lorgnera les vignes ou les plus rares champs de céréales du coin de l‘œil. Dommage! Puisse le ciel vous être favorable quand vous passerez par ici.

Alors, disons tout de même encore quelques mots sur les vins. Les cépages blancs sont la viura, largement dominante, le malvoisie et le grenache blanc. Mais les espagnols ne produisent pas de vins blancs pour la gastronomie. Quatre cépages rouges entrent dans la composition du Rioja: le tempranillo, le garnacha, le mazuelo et le graciano. Le tempranillo, qui n’aime pas la sécheresse, est de loin le cépage le plus répandu, produisant des vins fins. Le garnacha, c’est le grenache, le cépage le plus cultivé au monde, avec des vins plus durs, plus tanniques. Le mazuelo, c’est le carignan noir, un cépage importé de France, qui produit un vin très tannique et peu aromatique. Le graciano est un cépage autochtone de la Rioja, représentant moins de 1% des vignes de la région, mais c’est celui qui donne les vins les plus aromatiques.

Alors voici pour vous faire plaisir si vous les trouvez et si vous avez de l’argent pour les acheter, les nouvelles notes Parker 2018 pour les grands crûs de la région. Deux choses à préciser ici. Les grands vins de la région n’atteignent pas des plafonds élevés comme en France. Les plus chers sont à environ 350 Euros la bouteille, mais vous trouvez de très grands crûs à moins de 100 Euros la bouteille, et même à beaucoup moins. Deuxièmement, le grand gourou Parker a cessé d’opérer, mais il a formé une équipe qui a les mêmes goûts que lui, à savoir des vins très corsés et puissants. Alors, Artadi El Pisón vient en tête avec 98 points. Ici, on connaît le cépage et la vigne. C’est du tempranillo issu d’un vignoble planté en 1945 à Laguardia, à 480 mètres d’altitude, sur des sols argilo-calcaires profonds, dans la Rioja Alavasa. Mais, il n’y a pas que le tempranillo qui est célébré par Parker. Le deuxième vin, à 96 points, est le Quiñón de Valmira, un vin de Álvaro Palacios , un des grands maîtres des vins en Espagne. Les vignes sont sur le mont Yerga à 615 mètres d’altitude dans la Rioja Baja et le cépage est du grenache. Le troisième vin cité, à 95 points, est le Pozo Alto, dans la Rioja Alavasa, provenant de vignes centenaires plantées surtout en graciano. Comme quoi, il y a de grands vins dans les trois régions de la Rioja et il n’y a pas que du tempranillo à déguster.

Ainsi aujourd’hui, en suivant les vignes, mais aussi où parfois l’autoroute vous fait des appels de phare, le parcours suit d’agréables collines. L’étape s’achève dans un des joyaux du chemin espagnol, la vieille ville de Santo Domingo de la Calazada, baptisée ainsi pour rendre hommage au saint local.

Nous sommes en l’an 1044. Dominique García, qui deviendra St Dominique de la Calzada fait construire ici un pont sur la rivière Oja. Il crée aussi une chaussée (calzada) pour traverser ces terrains marécageux. Vous constaterez que ce saint est si célèbre dans la région, qu’on lui attribue parfois tout le chemin qui traverse la Rioja et même une partie de la Castille. Pour peu, certains espagnols vont même jusqu’à penser qu’il a contribué à l’écriture du Guide du Pèlerin! Pour faire bon nombre il fait ériger ici une chapelle dédiée à Santa María, un hôpital et une “albergue” pour les pèlerins. Ainsi se développent durant le XIème siècle, quelques maisons construites autour de l’ermitage pendant sa vie.

Durant tout le début du Moyen-âge, la ville se développe grâce au Chemin de Compostelle. A cette période, la Rioja n’existe pas, et la cité dépend de la Castille. C’est justement, le roi des Castille, Alphonse VIII qui accorde à la fin du XIIème siècle, les fueros utiles qui donnent de nombreux privilèges à la cité. La cité connaît alors un grand essor, qui s’accentuera encore jusqu’à la fin du XVIème siècle. Bien sûr, la ville a été modifiée par la suite, mais elle garde une structure assez semblable à celle qu’elle présentait au XVIème siècle. C’est juste une cité incroyable, magnifique.


Les dénivelés du jour (+343 mètres/-217mètres) ne sont pas très conséquents. Il n’y que deux endroits où la côte est un peu plus prononcée, d’abord en sortant de Nájera, sous le mont Malpica, puis en montant vers le golf à Cirueña. Tout le reste du parcours est de la balade.

Dans cette étape, la grande partie du trajet se passe encore sur les chemins. En Espagne, en dehors des villages et des villes, les routes goudronnées, pour la grande majorité, comportent des bandes herbeuses ou de terre sur les bas-côtés. Ainsi, le Camino francés est avant tout un vrai chemin, si on le compare aux autres chemins de Compostelle en Europe, où les parcours ne sont qu’à moitié sur les chemins:

Goudron: 5.0 km

Chemins: 16.8 km

Parfois, pour des raisons de logistique ou de possibilités de logement, ces étapes mélangent des parcours opérés des jours différents, ayant passé plusieurs fois sur la Via Podiensis. Dès lors, les ciels, la pluie, ou les saisons peuvent varier. Mais, généralement ce n’est pas le cas, et en fait cela ne change rien à la description du parcours.

Il est très difficile de spécifier avec certitude les pentes des itinéraires, quel que soit le système que vous utilisez. Les montres GPS, qui mesurent la pression barométrique ou l’altimétrie, ne sont guère plus convaincantes que les estimations basées sur des profils cartographiés. Il existe peu de sites sur Internet pouvant être utilisés pour estimer les pentes (trois au maximum). Étant donné que ces programmes sont basés sur une approximation et une moyenne autour du point souhaité, il peut y avoir de grandes variations d’un logiciel à l’autre, en raison de la variation entre deux points (par exemple une dépression suivie d’une bosse très proche). Un exemple? Sur le GR36, le long de la côte bretonne, l’altitude est rarement supérieure à 50 mètres au-dessus du niveau de la mer, mais l’itinéraire continue de monter et descendre toute la journée. Pour un parcours d’une vingtaine de kilomètres, un logiciel donnera 800 mètres d’altitude, un autre 300 mètres. Qui dit la vérité? Pour avoir fait le parcours plusieurs fois, les jambes disent que la différence d’altitude est plus proche de 800 mètres! Alors, comment procédons-nous? Nous pouvons compter sur le logiciel, mais nous devons être prudents, faire des moyennes, ignorer les pentes données, mais ne considérer que les altitudes. De là, ce n’est que des mathématiques élémentaires pour en déduire les pentes, en tenant compte de l’altitude et de la distance parcourue entre deux points dont l’altitude est connue. C’est cette façon de faire qui a été utilisée sur ce site. De plus, rétrospectivement, lorsque vous estimez l’itinéraire estimé sur la cartographie, vous remarquez que cette façon de faire est assez proche de la vérité du terrain. Lorsque vous marchez souvent, vous avez assez rapidement le degré d’inclinaison dans les yeux.

Voici un exemple de ce que vous trouverez. Il suffit de prendre en compte la couleur pour comprendre ce qu’elle signifie. Les couleurs claires (bleu et vert) indiquent des pentes modestes de moins de 10%. Les couleurs vives (rouge et brun foncé) présentent des pentes abruptes, le brun dépassant 15%. Les pentes les plus sévères, supérieures à 20-25%, très rarement plus, sont marquées de noir.

Nous avons divisé l’itinéraire en plusieurs sections, pour faciliter la visibilité. Pour chaque tronçon, les cartes donnent l’itinéraire, les pentes trouvées sur l’itinéraire et l’état du GR65. Les itinéraires ont été conçus sur la plateforme “Wikilocs”. Aujourd’hui, il n’est plus nécessaire d’avoir des cartes détaillées dans votre poche ou votre sac. Si vous avez un téléphone mobile ou une tablette, vous pouvez facilement suivre l’itinéraire en direct. Pour ce chemin, voici le lien:

https://fr.wikiloc.com/itineraires-randonnee/de-najera-a-santo-domingo-de-la-calazada-par-le-camino-frances-33771724

 

Section 1: Sur les hauteurs de Nájera.

 

Aperçu général des difficultés du parcours: il faut tout de même passer la petite colline de Malpica au-dessus de la cité.


Aujourd’hui, il pleut encore sur la Roja et les prévisions du temps sont pessimistes pour presque toute la semaine. Ce sera encore vent, pluie, et froid, mais on dit bien “mauvais temps n’arrête pas le pèlerin”, non ? Que vous ayez passé la nuit dans la ville neuve ou la vieille ville, il faudra retrouver le monastère de Santa Maria Real. Comme souvent les étapes sont courtes, vous aurez eu tout loisir de sillonner plusieurs fois la cité et vous y retrouverez facilement, car les indications dans la ville sont assez chaotiques.

Le Camino quitte donc Nájera derrière le monastère et monte sur le haut de la ville par les rues pavées.
Nous sommes sous la montagne de Malpica et bientôt un chemin, qui remplace la route, monte dans la forêt de pins.
La large route de terre battue monte en pente soutenue dans une magnifique forêt de pins où court la bruyère dans l’argile rouge. Une voiture passe en éclaboussant la boue. Nos deux pèlerines, que l’on revoit tous les jours depuis le départ, avec leur charrette de voyage, peinent un peu sur la route. Disons que sur les premiers 10 jours du voyage, on rencontre souvent les mêmes pèlerins sur la route. Ce n’est qu’après que tout ce flux de pèlerins se dilue et que l‘on ne retrouve plus toujours les mêmes têtes et les mêmes uniformes.

Non, ce n’est pas une sœur dominicaine qui s’est égarée sur le chemin. Notre pèlerine porte un uniforme qui sacrifie le désir de plaire, qui la rend aussi anonyme que mystérieuse, mais qui lui permet sans doute de trouver son style, pour un peu plus de confort. Et il en faut, sous la pluie qui se déverse en trombes.

Et tout ce gentil petit monde se faufile entre les schistes rouges. Les pèlerins coréens sont toujours aussi polis. Ils donnent encore du“Buen camino”, quand on les croise. Mais on pressent que cela ne va pas durer jusqu’à Santiago et que certains commencent déjà à déserter l’usage. Les américains n’en ont cure et continuent à gesticuler et à parler fort. Eux continueront ainsi jusqu’au bout du chemin. Ils sont venus pour cela. Peu après, le Camino bifurque sur une autre route, dans un jour presque aussi sombre que la nuit.
Ici, une ferme active ou abandonnée, qui sait? il n’y a aucune vie dans les alentours. De voir une ferme dans le paysage est un fait aussi rare que de trouver un trèfle à quatre feuilles dans la région. Les espagnols ne vivront jamais en dehors des villages. Ils doivent redouter la solitude, car leur manière de vivre est de flâner les soirées en groupes dans les villages et les villes. Pas sûr même qu’ils regardent le soir les séries américaines à la télé.
Le Camino progresse alors sur une route goudronnée fort désossée entre les vignes et les champs de céréales, plus rares. On voit pour la première fois apparaître ces curieux de canaux d’irrigation en béton.

Section 2: Dans les vignes de la Rioja.

 

Aperçu général des difficultés du parcours: parcours sans problème.

Puis, le chemin alterne entre la route et la terre détrempée le long des vignes.

Du temps de Franco, l’Espagne a fait un grand effort pour irriguer le pays. Nombreux sont les canaux de béton qui récoltent l’eau de pluie, mais sans doute aussi l’eau des nombreux petits ruisselets invisibles. Ces canaux se terminent toujours par de petits châteaux d’eau, sans doute connectés les uns aux autres, dans lesquels sans doute on puise l’eau. Avec ce qui tombe ces jours, il ne doit pas y avoir disette.

Puis, on sort de la terre humide pour une petite route vigneronne. Il n’y a pas un seul ouvrier dans les vignes, pas plus qu’un paysan dans les champs. Les vignes ont été taillées et les blés plantés en automne. Et dans ce printemps impossible qu’y feraient-ils?
La route quasi rectiligne, conduit aux abords de Azofra.
Le long des canaux d’irrigation, la route arrive alors au village.
Les maisons sont très colorées, mariant l’ocre et le rose, mais on devine que les constructions sont légères et qu’elles n’ont sans doute pas toutes le chauffage dans ce pays difficile à vivre en hiver et au printemps. Ce ne sont plus les demeures en pierre, cossues de la Navarre. Les paysans et les vignerons ne doivent pas rouler sur l’or. En passant, nous avons vu quelques prix affichés ici: environ 2’500 Euros l’hectare pour une vigne en plein rapport. Bien évidemment, les parcelles des grands Rioja sont plus chères. Voulez-vous une comparaison pour définir le pouvoir d’achat des gens d’ici? Dans le Bordelais, les vignes des petites appellations se vendent entre 6’000 Euros et 25’000 Euros l’hectare. Oubliez les grands crûs. Si vous voulez un hectare, il vous faudra débourser plus de 2 millions l’hectare, et certaines ne sont pas à vendre!
A la sortie du village le Camino traverse le ruisseau du Rio Tuerto et continue un peu sur le goudron.
Puis, c’est le retour de la terre battue, disons plutôt aujourd’hui de la boue immonde où collent, puis se décollent les chaussures. Les pèlerins avancent d’un pas lourd dans la terre détrempée, la boue éclaboussant leurs bas de pantalons. Alors, les pèlerins, quand on les croise, s’échangent des remarques, rient. Aucun d’entre eux ne pleure ni ne maugrée. Contre qui d’ailleurs? Personne ne les a obligés à venir s’embourber par ici. Puissiez-vous passer un jour ici par beau temps, peut-être, mais sans la canicule.
Alors, les pèlerins avancent dans la boue ocre de ce magnifique pays, peut-être encore plus beau sous la pluie. Certains font des slaloms improbables pour trouver ci et là un brin d’herbe salvateur. Mais c’est souvent en vain. Alors, ils pataugent comme les autres, en voyant devant eux défiler au loin l’autoroute A12, qui s’est faite silence, le vent violent supprimant tout bruit potentiel des moteurs.

Section 3: Aujourd’hui, dans la boue de la Rioja.

 

Aperçu général des difficultés du parcours: parcours sans problème.

Il ne manquerait que le passage des tracteurs par ici, pour que le bonheur soit total, non?

Le chemin se rapproche alors de l’autoroute. Un ruisseau coule par ici, le ruisseau de La Ventas, qui porte bien son nom avec le vent d’ouest qui vous gicle au visage. Regardez bien ces paysages. Quand vous passerez ici en été sur l’autoroute, il n’y aura plus que des zombies de pèlerins qui se traînent dans le désert, secs à l’os.
Il fait presque nuit sur le chemin détrempé, qui longe un bout de temps l’autoroute. Pourtant, la pluie semble se calmer.

Puis, le chemin passe près d’un rond-point, où passent l’autoroute et la N-120, qui court parallèle à l’autoroute. Le Camino, lui, traverse le ruisseau de la Ventas, près d’une petite départementale.

Et le spectacle continue, lancinant diront certains, extraordinaire et hors du commun, voire exceptionnel, diront d’autres. C’est comme l’art, tout est question de point de vue.

Alors les vignes ont tendance à disparaître au profit des céréales. Le blé n’a pas encore levé, et nous sommes à mi-mai. De nombreux champs sont encore recouverts d’engrais verts, ces plantes que l’on fait pousser pour enrichir le sol avant de planter les cultures. Quand on scrute l‘horizon, on voit loin devant soi un chemin qui monte sur la colline. Sans doute, le nôtre!

Il y a dans ces paysages comme la magie de la solitude, sans basculer dans l’angoisse de l’isolement, l’image d’un espace fluide où l’homme se perd dans sa rêverie, où son regard embrasse le ciel au-dessus des collines. Et c’est encore plus beau quand la lumière joue avec la pluie et les nuages, dans un vert unique rayé d’ocre.

Depuis le début de l’étape, nous marchons déjà dans les paysages classiques de la Meseta du Nord, ce haut plateau qui traverse presque toute l’Espagne au nord du pays. Il faudra vous y faire. Vous en avez encore pour plus d’une dizaine de jours. D’ailleurs les pèlerins ont déjà compris. Ils ont lu les guides avant de venir par ici. Alors, ils mettent un pas devant l’autre, sans maudire le ciel. Certains sautent même de joie, et pour cause. Le vent a chassé les noirs nuages, s’est tu et la pluie a cessé.

Section 4: Un petit tour au golf, messieurs, dames.

 

Aperçu général des difficultés du parcours: le deuxième effort de la journée, sous la forme d’une montée de près d’un kilomètre avec une pente assez soutenue, mais ne dépassant jamais vraiment 15%.

Le chemin monte alors en pente douce vers la colline. Ici, un cycliste fait le Camino. Ils sont aujourd’hui plus de 2% des pèlerins. Crottés come ils sont aujourd’hui, ils auront du travail pour se décrasser, eux et leur outil de travail.
Ici encore, les champs de céréales dominent nettement les vignes. Certains pèlerins n’ont pas ôté un gramme de leur protection contre la pluie. Elle pourrait revenir, qui sait?
Plus haut, la pente se fait plus soutenue sur le large chemin ocre, qui s’est considérablement asséché.

C’est à nouveau magnifique par ici. La lumière joue avec la terre, découpe les champs, insufflant une impression de mouvement tout en modulant avec délice les variations de couleur.

Peu à peu, le chemin arrive au sommet de la colline. Il ne fait pas assez chaud pour pique-niquer mais on a le temps de ranger une partie de son matériel de pluie.
Le chemin longe alors le golf de la Rioja Alta, voisin du village de Cirueña.
Aujourd’hui il n’y a pas foule sur les greens. Les promoteurs ont vu grand et parfois même luxe par ici. Cela doit être difficile d’occuper tous ces petits appartements.
Le Camino laisse bientôt les lotissements du golf et se dirige vers le village proprement dit.
Le village est nettement moins luxueux.
A la sortie du village, le Camino arrive à un rond-point. Ici les golfeurs sauront, s’ils ne le savent pas déjà, que passe le Chemin de Compostelle. Ils pourront alors délaisser parfois leurs clubs de golf pour un petit bout de chemin. Quand on vous dit que Compostelle, ce n’est pas que du pèlerinage, mais aussi du business. .

Section 5: Quelques bosses légères dans les céréales de la Meseta.

 

Aperçu général des difficultés du parcours: parcours sans problème, avec des ondulations parfois plus marquées.

C’est alors le retour aux affaires courantes, dans les champs de céréales. Ici, les vignes ont disparu.
Pas un arbre ou presque. Depuis le début de la journée nous n’avons croisé que quelques rares amandiers et de discrets peupliers noirs. Pourtant, il fut sans doute un temps où il y avait des arbres ici. Mais cela devait empêcher le passage des tracteurs. Alors on a tout rasé. Un jour, avec le réchauffement climatique et la perte totale de la biodiversité avec cette manière de faire, la Meseta sera peut-être un vrai désert. Il serait grand temps de faire revenir les haies pour éviter la catastrophe et supprimer cette culture intensive, insupportable.
Mais cela nous priverait du vertige visuel qu’offrent ces champs qui s’étendent sans qu’on puisse en limiter la fin.

Ici l’espace est silence et solitude. C’est si grand que loin devant vous, les pèlerins ne sont parfois guère plus grands que des fourmis.

Puis, le chemin arrive au sommet de la douce colline.
Vous verrez de temps à autre des paysans qui viennent sans doute mesurer la progression de leurs cultures. Mais rien ne pousse vraiment dans ce printemps pourri. Le chemin commence alors à descendre sur Santo Domingo de la Calzada, que l’on voit apparaître à l’horizon.
La descente est assez pentue au départ, mais la pente se réduit vite. Ici quelques chênes verts ont dû se perdre ou on les a oubliés.
C’est alors un long chemin rectiligne dans la plaine au milieu des blés, du colza et sans doute du maïs en attente. Ne croyez pas que le village est juste à côté.

Section 6: Chez Santo Domingo de la Calzada.

 

Aperçu général des difficultés du parcours: parcours sans problème.

L’approche de San Domingo de la Calzada est sans fin, sur la gigantesque plaine. Certains pèlerins, on ne dira pas la nationalité par politesse, mais tout le monde la connaît, se demandent déjà ce qu’ils sont venus faire dans ce pays. Il y a tant de beaux chemins avant d’arriver ici, disent-ils.
Pourtant le bourg se rapproche, non? Et il a cessé de pleuvoir depuis pas mal de temps.
Pour dire que l’on s’approche d’un village exceptionnel, l’arrivée n’est pas royale. D’abord, c’est plat comme la main, il n’y a aucune colline ici. Et puis, toutes les banlieues du monde rivalisent en mauvais goût.
Le Camino entre alors dans une partie de la cité neuve qui n’offre aucun intérêt avant de pénétrer dans la vieille ville.

Section 7: Petite visite de Santo Domingo de la Calzada.

Le plan de la cité (6’000 habitants) est simple. Tout se passe presque dans la Calle Mayor qui traverse de part en part la cité.


https://www.elbalcondemateo.es/wp-content/uploads/2013/10/Mapa-Centro-Historico-Santo-Dominog-de-la-Calzada.jpg

 

La cathédrale de Santo Domingo de la Calzada, dont le clocher baroque se détache de l’église, on l’a vue de loin, des kilomètres à la ronde depuis le sommet de la colline. La cathédrale est le trésor de la ville, une des grandes et belles églises d’Espagne. Ici, les travaux de l’église romane ont commencé à la fin du XIIème siècle, sur la base de l‘église primitive de Santo Domingo. La cathédrale a connu durant son histoire trois tours. La primitive, de style roman, a été détruite par la foudre au XVème siècle. Une seconde tour gothique est tombée en ruines, La tour actuelle est baroque, élevée au XVIIIème siècle, haute de 70 mètres, construite hors de l’église pour des raisons de faiblesse de terrain. Elle possède huit cloches et une horloge.
Le portail sud, le portail du saint, qui date du XVIIIème siècle, est orné de niches. De nombreux visiteurs, et ils sont foule ici, lui préféreront le portail occidental, hésitant entre le roman et le gothique, de la fin du XIIIème siècle, complètement dépouillé.
L’église fut modifiée plusieurs fois entre le XIIIème et le XIVème siècle. Dès lors, l’intérieur de l‘église se balade du style le plus roman, mais peu présent, dans le chevet, dans l’abside, avec un beau déambulatoire et des chapelles, au baroque le plus chargé du retable, avec de belles nefs gothiques et de beaux chapiteaux. L’église est assez lumineuse, ce qui est mieux pour la visite.
Le sépulcre du saint est présent dans une petite chapelle. On le date du XIIème siècle. Toute une mythologie s’est bâtie ici avec les miracles opérés par le saint. Lors de la construction du pont est née la légende de la roue. Un pèlerin qui dormait à l’entrée du pont aurait été écrasé par un charriot entraîné par des taureaux. Le saint lui aurait redonné la vie. Un autre miracle serait celui de la faucille, avec laquelle il aurait réussi à abattre toute une forêt de hêtres. Il y a parfois confusion entre les miracles de Santo Domingo et ceux de St Jacques relatés dans le codex Calixtinus.
L’attraction de la cathédrale est le poulailler gothique, sujet d’interrogation pour les pèlerins qui n’en connaissent pas l’historique. Cette œuvre gothique du XVème siècle, située près du sépulcre du saint, loge une poule et un coq blancs. Les volatiles sont remplacés chaque mois par les bénévoles de la confrérie de Santo Domingo. Les archives de la fin du XIVème siècle attestent la présence de ces gallinacés. Le pape accordait des indulgences aux fidèles qui prieraient ici le saint, ou qui mieux feraient chanter le coq (“miransen al gallo y a la gallina que hay en la iglesia”).( où a chanté une poule après avoir été cuisinée.)

Il existe deux versions de cette histoire, une française, une autre espagnole. Mais, dans les deux versions, il y a un pèlerin allemand du XIème siècle. Dans la version espagnole, le jeune pèlerin passait la nuit à l’auberge, avec ses parents. Il refusa les avances d’une servante. Vexée, cette dernière cacha dans son bagage un plat d’argent. Au moment du départ, elle accusa le pèlerin de vol, qui fut pendu pour un délit qu’il n’avait pas commis.

Ses parents continuèrent le voyage jusqu’à Santiago tout en priant le saint. Sur le chemin du retour, ils entendirent leur fils dire du haut du gibet qu’il vivait, grâce à la protection du saint. Ils s’adressèrent au juge, assis à table, en train de déguster un coq et une poule rôtis. Le juge leur répondit ironiquement: “Si votre fils est vivant, cette poule et ce coq se mettront à chanter dans mon assiette”. Comme dans toutes les bonnes histoires ou les miracles, l’histoire a une fin morale. Le coq se mit à chanter et la poule à caqueter. Le juge fit dépendre le jeune homme et pendit à sa place la servante. Le miracle du “pendu-dépendu” est le septième miracle du deuxième livre du Codex Calixtinus.

En dessous du tombeau du saint, on érigea en 1958 une fausse crypte pour abriter les reliques du saint. On y déposa une grande dalle de marbre abritant les reliques et un déambulatoire pour y tourner autour, selon les règles canoniques. On confia plus tard à Marko Roupnik, un prêtre jésuite slovène, grand créateur de mosaïques, titulaire de l’art œcuménique d’art religieux à Rome, le soin de créer des fresques illustrant la vie et l’histoire de Santo Domingo. Cette crypte et les mosaïques sont remarquables.
Attenant à l’église, en direction du cloître se trouve le musée d’art religieux de la Cathédrale. On y voit des pièces d’orfèvrerie, des tableaux hispano-flamands, mais aussi des peintures assez modernes de belle facture. On se doit de dire que les musées d’aujourd’hui, en Espagne aussi, ont fait de très grands progrès dans l’agencement des œuvres présentées.
La visite de la cathédrale s’achève par la visite du cloître. Le cloître date du XIVème siècle, mais il a été profondément modifié au XVIème siècle. Il reste encore ici une atmosphère monacale cistercienne dépouillée sur les pavés serrés de la place.
Le monastère cistercien “Notre-Dame de l’Annonciation” est à deux pas de la cathédrale. Ici encore, c’est une longue histoire. Avant d’arriver ici, les religieuses officiaient dans un autre couvent, loin d’ici. Le lieu étant inhospitalier, aussi demandèrent-elles le transfert à Santo Domingo de la Calzada, transfert qui leur fut accordé au début du XVIIème siècle. Arrivées ici, elles vécurent quelques années, le temps de la construction de leur église, dans une maison voisine de la chapelle Notre Dame de la Place. L’église du monastère a une forme de croix latine et son intérieur, truffé de sépultures d’évêques est fort baroque. Les sœurs sont toujours là, et tiennent une auberge pour pèlerins à deux pas. Une véritable institution, avec des chambres, guère plus grandes que des cellules, repas collectif et prières, où les pèlerins espagnols se pressent. Chez les cisterciennes, la vie est ainsi faite. Certaines prient, les autres tiennent boutique.

Près de la cathédrale, la Calle Mayor est un véritable musée à ciel ouvert d’anciennes demeures patriciennes, presque toutes blasonnées, certaines transformées en “albergue” pour pèlerins. A noter l’albergue de la confrérie de Santo Domingo de la Calzada, dont on fait remonter le nom jusqu’au XIIème siècle. Entrez-y pour voir le monument qu’est le livre d’or, une vraie tour de Babel. Bien sûr, ces édifices ont connu sans doute des retouches au cours du siècles, mais certains murs remontent très loin dans le temps, jusqu’au XVème-XVIème siècle. D’ailleurs, la cité semble un lieu hautement touristique. C’est noir de touristes espagnols, pour la plupart. Ils sont si charmés par la cité qu’ils en oublient même la sieste du début d’après-midi.
A notre passage, il y avait marché à la Plaza de la Alameda, à deux pas de la Plaza del Santo devant la cathédrale. Certes, il y avait beaucoup de produits artisanaux locaux, mais il y avait même une meule de Gruyères, que vous aurez de la peine à trouver en Suisse.

Plus dépeuplée était la Plaza Mayor, dite aussi Plaza de España, juste derrière la cathédrale. Cette grande place pavée, entourée d’arcades, semble abriter un marché permanent, mais c’était la pause de midi et les baraques, en grande majorité, étaient fermées. Au Moyen-âge, c’était une place de marché, hors des murailles, puis elle devint une arène pour toréadors. Elle abrite aujourd’hui de nombreux bâtiments administratifs, ceux qui n’ont pas été déplacés à la place où tout le monde se rencontre, la Plaza del Santo, un tout petit espace devant la cathédrale et le parador de Santo Domingo.
On ne saurait quitter la Plaza del Santo sans signaler la présence d’un magnifique parador. Les Paradores de Turismo de España sont des hôtels de luxe promus dès 1928 par le roi Alphonse XIII pour encourager le tourisme espagnol. Ces établissements se situent dans des châteaux, des forteresses, des couvents, des monastères ou d’autres édifices historiques. L’équivalent portugais est la catégorie Pousadas de Portugal fondée en 1942. Même si Mariano Rajoy a fait une tentative de privatiser certains hôtels, aujourd’hui, ceux-ci, une petite centaine, restent toujours propriété de l‘état. Le Parador de Santo Domingo de la Calzada est l’ancien hôpital remontant à Santo Domingo lui-même, transformé bien évidemment. Certains pèlerins, quand ils ont dormi plus d’une semaine dans des “albergue” de petite ou moyenne catégorie, aiment à se faire parfois un petit plaisir. Les paradores, même sils sont de luxe, ici un 4 étoiles, pratiquent des prix fort abordables.
Maintenant, si vous allez au bout de la Calle Major, là où vous repartirez demain, vous trouverez un autre parador, le Parador de Santo Domingo Bernardo de Fresneda. C’est tout de même étonnant de trouver deux paradores dans une si petite cité. C’est vous dire la richesse patrimoniale de ce lieu. Le parador est une partie de l’ancien couvent des franciscains. Le Couvent de San Francisco a été construit au début du XVIIème siècle. L’église est fermée au culte. A notre passage, l’église était fermée. On y préparait les décors des processions de la Semaine sainte. Actuellement une partie du couvent est une résidence pour personnes âgées, appelée Hôpital du Saint. Cela entre et sort, toute la journée. C’est tout de même un privilège de vieillir dans un tel décor. Une autre partie du couvent est un atelier de restauration d’œuvres d’art.
Le parador ici est juste une catégorie en dessus du précédent. C’est un trois étoiles, mais il possède peut-être encore plus de charme. Prendre ses repas dans un cloître reste tout de manière intriguant.

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