III. Le Camino francés

Le Camino francés: De St Jean-Pied-de-Port à Santiago

On ne peut débuter le Chemin de Compostelle, et encore plus le chemin en Espagne, sans avoir tenté de clarifier, tant faire se peut, cet embrouillamini qui a créé aujourd’hui cette mode du chemin de Compostelle. Aujourd’hui, ce sont près de 350’000 pèlerins qui arrivent chaque année à Santiago. Au Moyen-âge, ils étaient encore plus nombreux. On parle de millions par année et la démographie était moins galopante qu’aujourd’hui. Puis, il y eut un vrai déclin. Avant les années 1950, on dit qu’ils n’étaient plus que quelques centaines par année sur le chemin. Mais, comment est née cette histoire? Selon la légende, la dépouille de Saint Jacques aurait été transférée de Jérusalem à Santiago. A la suite de la découverte du tombeau supposé du Saint au IXème siècle, le pèlerinage est devenu la vraie voie, celle qui permettaient aux pèlerins de recevoir l’indulgence plénière, un pardon total des péchés, véritable marchandage qui a été une des causes de l’apparition du protestantisme. Maintenant, pour le beau côté des choses, le pèlerinage a permis de constituer un véritable patrimoine. Les églises, les hôpitaux, les lieux d’hébergement, les ponts, tout cela on le doit grandement au pèlerinage. Et ceci est encore plus vrai en Espagne. Et récemment tout a basculé, quand le Camino francés a été certifié “ Itinéraire culturel du Conseil de l’Europe“ en 1987.

Le codex Calixtinus

 

Essayons de comprendre cette décision, qui n’est pas tombée du ciel, si on ose s’exprimer ainsi. Le codex Calixtinus, appelé aussi Liber Sancti Jacobi fut écrit entre 1130 et 1140. A cette époque tout était transmission orale et les pèlerins qui revenaient au pays racontaient leur pèlerinage. Mais on sentit le besoin de codifier toutes ces histoires, de fixer en quelque sorte ces savoirs provenant de l’oralité. Cela donna naissance au livre V du codex, le Guide du pèlerin, un des chapitres du Liber Sancti Jacobi. Ce manuscrit fut moult fois remanié, complété, recopié, mais le manuscrit le plus “vrai“ est celui déposé aux archives de la cathédrale de Compostelle et que l’on désigne sous le nom de Codex Calixtinus, du nom du pape Calixte II qui en aurait initié la rédaction. Au Moyen-âge, les livres sont rares. Ils ne sont créés que sur des parchemins par les copistes des monastères. Selon les documents, on y ajoutait des enluminures, pour pouvoir être admirés par un “grand public“ appartenant à l’élite. Ainsi s’est fait le codex.

Les appellations de Codex Calixtinus, Liber Sancti Jacobi, ne sont pas d’origine, étant récentes du XXème siècle. Autrefois, on nommait ce manuscrit simplement “Jacobus“. Au cours des siècles, les scribes des monastères ont profondément remanié le manuscrit, détruit des pages, ajouté d’autres, sur une bonne dizaine de versions différentes. Que reste-t-il donc de l’original, de l’authentique? Il faut bien voir que c’est un véritable travail d’archéologie que doivent faire les historiens pour fouiller dans ce marasme de copies, de retrouver les bons feuillets, les bonnes tables de matière, de passer outre les préférences des monastères ou des archives qui possèdent encore ces copies, aux quatre coins de l’Europe. Car, les abbayes envoyaient leurs scribes pour copier des parties du manuscrit. Ce n’est pas toujours de la mauvaise volonté mais l’histoire du codex est une véritable embrouille, politique aussi.

Le Liber Sancti Jacobi contient 5 chapitres. Pour le pèlerin qui chemine, les 4 premiers chapitres n’offrent guère d’intérêt. Le premier livre est le plus long livre du codex. Ce livre traite de sermons, de manière de tenir l’office, de chanter pour les fêtes en l’honneur de saint Jacques. Le deuxième livre traite des 22 miracles attribués au saint. Le troisième livre raconte le déplacement de la dépouille du saint de Jérusalem à Santiago. Le quatrième livre narre l’épopée de Charlemagne et de Roland face aux maures, avec l’aide du saint. On en vient alors au livre V, le guide du Pèlerin. Ce fut la première section du Liber Sancti Jacobi qui fut traduite en français par Jeanne Vieillard, une traduction qui connut un succès retentissant, qui fut pour beaucoup dans l’attribution du Chemin de Compostelle au patrimoine mondial de l’UNESCO. Ce livre raconte le chemin, un certain nombre d’étapes, de lieux, un vague total. C’est ce livre qui a suscité le plus de fantasmes, le plus grand fantasme ayant été d’attribuer, sans aucune preuve, ce chapitre à Aymery Picaud. Internet est truffé de “fake news“ à ce propos. Les espagnols y sont allés tête baissée pour assurer la véracité de leur chemin. On a développé à loisir l’idée que ce manuscrit était utilisé par les pèlerins du moyen-âge, alors que ce guide n’est connu que depuis la fin du XIXème siècle, et surtout après sa traduction française en 1938. Ce livre et toutes les copies qui en ont été faites ne sont jamais sorties des abbayes et de leurs archives.

Il semble bien admis, mais ce n’est pas certain, que le codex ait été élaboré pour des motifs de foi. Il fallait réformer la liturgie sclérosée, la dépoussiérer, doter la chrétienté d’un ensemble de textes sacrés. Tel était le message de Calixte II. On sait aujourd’hui, que le scribe du chapitre premier avait des liens étroits avec l’abbaye de Cluny. En fait le pape Calixte II était né Gui de Bourgogne. Ce pape clunisien et cistercien était donc bourguignon. Avant de devenir pape, il s’était, par magouille, fait octroyer l’archevêché de Compostelle par le pape en place. Cette affaire se déroule quelques années avant la rédaction du Codex. Et c’est à cette époque qu’un certain Aymeric Picaud se présente à Compostelle, venant d’un pèlerinage à Jérusalem. Une question importante est de savoir pour quelle raison St Jacques, et non un autre apôtre, a été l’objet de la dévotion? Jacques le Majeur est le parent pauvre du trio élu par Jésus, à savoir Pierre, Jean, et Jacques. Pierre s’est vu confier l’Église et à Rome. Jean devait évangéliser l’Orient. Pour Jacques, il n’y a rien de précisé dans la bible. Mais la mission de tous les apôtres était d’aller évangéliser le monde “finis terra“, jusqu’au bout du monde. A-t-on déduit qu’il fallait aller jusqu’à Finisterre en France et en Espagne?

Selon la légende ou la tradition, Jacques le Majeur serait parti en Espagne pour y répandre la foi nouvelle. Il n’aurait converti qu’un très petit nombre de personnes. De retour en Palestine, il aurait été martyrisé. Ses amis auraient ramené le corps en Espagne. Après des siècles d’oubli en 831, un ermite nommé Pélage découvre par révélation divine, sous la forme d’une étoile, le lieu de la sépulture, près de Santiago. Les autorités religieuses et laïques s’empressent d’authentifier la découverte. Compostelle est né. Le pèlerinage au tombeau de l’apôtre connaît un succès croissant, une croissance momentanément interrompue par le saccage de la ville par les musulmans, qui laissèrent le tombeau intact. On reconstruisit la ville et le pèlerinage repartit de plus belle.

C’est ainsi que sur un contexte historique non avéré, sur un saint ambigu dont ni le Nouveau Testament ni les historiens en savent grand chose que s’est créé un vrai mythe. Et que par la magie de la Croix, on a créé Santiago. Il était donc de bon aloi de codifier tout cela. Alors qui a écrit le Cdex Calixtinus ? Aymeric Picaud, le pape ou quelques autres? Personne n’en sait rien, en vérité. Les francophones parlent pour un français. Pourquoi? Parce que l’auteur du Codex Calixtinus méprise souvent les espagnols, qu’il trouve pleins de malignité et dépravés, alors qu’il porte aux nues les français. La raison majeure est que l’auteur parle de 4 routes françaises et une seule espagnole. Mais, tout cela n’est pas que des balivernes? Autrefois, et encore aujourd’hui, les routes étaient nombreuses, et si aujourd’hui leur nombre “officiel“ est réduit, on le doit à l’incompétence sans doute politique de l’UNESCO et du Conseil de l’Europe qui se sont basés que sur le Codex pour normaliser la chose. Quel enfantillage pour un historien! Si l’auteur décrit surtout les routes françaises, nettement mieux décrites que les chemins d’Espagne, c’est sans doute qu’il a nettement plus voyagé en France qu’en Espagne. De plus la moitié des miracles attribués au saint ont été accomplis en France. Conclusion limpide: l’auteur est français, non espagnol. Bien sûr, non? Faites-vous vous-même votre avis là-dessus. Si vous êtes français, nous connaissons déjà votre réponse.

Le Liber Sancti Jacobi est une œuvre profondément religieuse. Il est donc fort à parier que l’auteur ou les auteurs aient été des hommes d’église, ou qu’ils se soient fait aider dans leur démarche. Est-ce alors l’énigmatique Aymeric Picaud, prêtre poitevin, cité deux fois dans le Codex. Ce dernier, qui est l’auteur d’un hymne dans le deuxième livre, a transporté le Codex Calixtinus de Vézelay à Santiago. Ce devait donc être un personnage conséquent pour avoir le droit de toucher au livre. Mais, même si l’auteur du code parle du Poitou avec tendresse, est-ce que cela justifie que ce prêtre ait écrit le code ? Qu’il ait été écrit par un seul auteur ou qu’il soit une compilation de textes plus anciens, l’ouvrage, par recoupement historique, le code a été rédigé entre 1139 et 1164. Et en latin, pour faire bon compte. Imaginez les dizaines de traduction de la bible, et vous irez une meilleure idée du codex Calixtinus.

Alors, quand vous serez sur le Camino francés, rappelez-vous de toute cette histoire, si vous croyez marcher sur ce que les Espagnols appellent le “vrai chemin“, alors que les français pleurent parce qu’on ne leur a pas créé aussi un “vrai chemin“. Cela aurait été bien plus simple, il y a bien longtemps de se trouver un tombeau de St Jacques en France, et le tour aurait été joué.

Les statistiques du chemin de 2018

 

Le bureau des enregistrements de Santiago fournit chaque année des statistiques de fréquentation et de répartition des pèlerins sur le chemin. Voici les données de 2018 enregistrées en fonction de la provenance des pèlerins, pour les 15 pays les plus représentés:

Pays Nombre de pèlerins Pays Nombre de pèlerins
Espagne 144’141 (44.03%) Corée du Sud 5’665 (1.73%)
Italie 27’009 (8.25%) Brésil 65’601 (1.71%)
Allemagne 25’296 (7.73%) Australie 5’220 (1.59)
Etats-Unis 18’582 (5.68%) Canada 5’027 (1.54%)
Portugal 14’413 (4.4%) Pologne 4’785 (1.46%)
France 8’775 (2.68%) Hollande 3’670 (1.12%)
Angleterre 7’624 (2.33%) Mexique 3.578 (1.09%)
Irlande 7’548 (2.31%)

Nombre total: 327.378

Les espagnols fournissent le gros bataillon du chemin. A partir du 15ème pays, tous les autres sont en dessous de 1%. On sait aussi qu’il y a autant de femmes que d’hommes sur le chemin et que 55% ont entre 30 et 60 ans.

Une autre statistique intéressante est celle qui donne les chiffres pour le chemin utilisé par les pèlerins pour arriver à Santiago.

Chemin Nombre de pèlerins
Camino frances 56.8%
Camino Portugues 20.7%
Camino del Norte 5.8%
Camino Primitivo 4.6%
Autres chemins  15%

On croit souvent que tous les pèlerins arrivent à Santiago par le Camino francés, le chemin du Codex. Ce n’est pas le cas.  Il n’y a guère que la moitié des pèlerins qui emprunte cet axe. Il ne faut pas oublier que nombreux sont les espagnols, les portugais et les gens d’Amérique du Sud, à utiliser les autres chemins de l’Espagne et du Portugal. Alors, ces chemins sont-ils de “faux“ chemins? On n’en sortira jamais de cette confusion qu’a été la décision du Conseil de l’Europe.

Une autre statistique montre le lieu de départ sur le chemin.

Lieu de départ Nombre de pèlerins
St Jean-Pied-de-Port 10.05%
Roncevaux 1.69%
Oviedo 2.69%
Porto 8.2%
Sarria  27%

 

Le tableau montre que ce n’est qu’une minorité de pèlerins qui arrivent à Santiago qui a fait l’intégralité du Camino frances (12%). Le plus gros du bataillon des pèlerins sur le Camino francés part de Sarria, peu avant Santiago. Il suffit de quelques étapes pour obtenir le certificat à Santiago.

Quand vous suivrez le Camino francés, vous voyagerez exclusivement dans les régions du Nord en passant successivement par la Navarre, la Rioja, la Castille y León et la Galice.